Se former au numérique en santé : Quels accompagnements concrets pour les pros en territoire ?

Un contexte de profonde transformation numérique en santé

Le numérique en santé s’est imposé à marche forcée en France. Avec le Ségur du numérique (lancé en 2020), Mon espace santé, la dématérialisation du Dossier Médical Partagé (DMP) ou encore l’e-prescription appelée à devenir la norme, difficile d’y échapper.

  • 73 % des professionnels de santé jugent que la montée en puissance du numérique impacte sensiblement leur exercice quotidien (DREES, 2023).
  • Pourtant, en 2024, seul un médecin généraliste sur deux estime avoir bénéficié d’une formation suffisante à l’utilisation d’un Dossier Patient Informatisé (source : CNAM/URPS Médecins 2024).

Face à la multiplicité des outils, les besoins de formation sont immenses, mais aussi très différenciés selon les profils : médecin libéral, infirmier salarié, pharmacien, sage-femme, coordinateur en structure médico-sociale, etc.

Panorama des formations proposées : offres nationales, dispositifs locaux et initiatives territoriales

1. Les formations institutionnelles et nationales

  • L’Agence du Numérique en Santé (ANS) et ses modules e-learning L’ANS propose une large bibliothèque de modules gratuits sur Mon espace santé, la MSSanté (messagerie sécurisée santé), le DMP ou l’e-prescription.
    • Objectif : Apporter des repères techniques, juridiques et pratiques sur les outils de base.
    • Fréquentation : plus de 75 000 professionnels ont suivi au moins un module en 2023 (source : ANS).
  • Formation continue via le DPC (Développement Professionnel Continu) Le DPC finance annuellement de nombreux modules spécifiques sur le virage numérique en santé, souvent déclinés par spécialité : sécurité des données, utilisation du DPI, outils de téléconsultation.
    • Chiffre clé : plus de 800 programmes agréés « Numérique en santé » en 2022 (source : ANDPC).
  • Système Universitaire Numérique en Santé (SUN-ES) Une initiative pour intégrer le numérique sur la base des formations universitaires, du PASS/LAS au Master. Ces unités d’enseignement, encore trop peu visibles sur le terrain, permettront aux futurs professionnels de mieux manier les outils dès le début de leur carrière (Ministère de la Santé, 2023).

2. Les accompagnements de proximité : ARS, CPTS et réseaux locaux

Au-delà des grandes offres nationales, ce sont souvent les dispositifs de terrain qui marquent la différence en Ardèche et alentour.

  • Aides des ARS et des Groupements Régionaux d’Appui au Développement de la e-Santé (GRADeS) Par exemple, le GRADeS régional Ma Santé Sud facilite l’appropriation de la plateforme numérique « ViaTrajectoire » pour la gestion des admissions en EHPAD et SSR. En 2023, 215 soignants ardéchois ont suivi une session pratique avec un formateur itinérant.
  • Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS) Les CPTS organisent ateliers pratiques et temps d’échange pour résoudre les blocages concrets (connexion à la MSSanté, téléconsultation en cabinet isolé). A Largentière et Joyeuse, ce sont les échanges de « pair à pair » qui ont permis de lever le plus grand nombre de freins à l’adoption du Dossier Médical Partagé.
  • Les Maisons de Santé Pluriprofessionnelles Certaines maisons de santé proposent une « veille numérique » pour accompagner l’évolution des logiciels métiers, avec des ateliers réguliers sur l’intégration du bornage Mon espace santé ou les téléservices de l’Assurance Maladie.

3. Initiatives spécifiques en Sud Ardèche et ruralités

Dans les territoires ruraux, la formation doit aussi composer avec moins de ressources, un accès fluctuant au très haut débit, et une variété de logiciels. Voici quelques réponses déployées localement :

  • Formations itinérantes et tutorat sur site En 2023, en Sud Ardèche, 3 tournées de « coachs numériques » ont permis à 47 cabinets isolés d’être accompagnés, sur place, dans la prise en main de Pro Santé Connect et du service MSSanté. Témoignage recueilli lors d’une réunion de coordination à Aubenas : « Ce que j’ai appris en deux heures avec un formateur, ce sont deux ans d’errance qui sautent ! » (infirmière coordinatrice MSP, avril 2023).
  • Sensibilisation des aides-soignants et secrétaires médicales Les établissements de Saint-Paul-le-Jeune ou Vallon-Pont-d’Arc organisent depuis 2022 des sessions spécifiques pour les agents de secrétariat : e-saisie, gestion des messageries sécurisées, première prise en main des logiciels de rendez-vous en ligne.
    • Donnée clé : dans un sondage local réalisé en mars 2023, 64 % des secrétaires interrogées estimaient que c’est sur ces outils « de back office » qu’elles ont le plus besoin d’accompagnement pratique.

Quels contenus et quels formats ? État des lieux des besoins et des solutions

Les thématiques en tête

  • Protection et partage des données Sensibilisation au RGPD, gestes de cybersécurité, gestion des identifiants et des droits d’accès.
  • Maîtrise des logiciels métier Prise en main quotidienne des dossiers patients, des logiciels de gestion de rendez-vous et d’ordonnances électroniques.
  • Utilisation concrète des outils d’interopérabilité territoriale Comment envoyer et recevoir des documents via MSSanté, accéder au DMP, gérer les transferts entre l’hôpital et la ville.
  • Télésoin, téléconsultation et télésurveillance Réalisation d’actes à distance sécurisés, avec gestion des échanges vidéo et traçabilité des actes.

Des formats variés pour s’adapter au terrain

Format Atout principal Limite identifiée
Webinaires courts (45 à 90 min) Flexibilité, pas besoin de déplacement, réponse rapide à une nouveauté Peu d’interactivité, difficulté à traiter les cas pratiques complexes
Ateliers pratiques en petit groupe Apprentissage contextualisé, réponses personnalisées Demande une organisation locale (salle, temps de libération)
Formations terrain (coaching & tutorat sur site) Fort taux d’appropriation, focus sur le poste de travail réel Mobilisation lourde de formateurs compétents
E-learning asynchrone Accessibilité à toute heure, révision possible a posteriori Risque d’isolement, taux d’abandon parfois élevé sans volet pratique

Quels freins concrets rencontrent les professionnels ?

  • Manque de temps dédié à la formation : En médecine de ville, 67 % des praticiens indiquent ne pouvoir dégager du temps que « rarement ou jamais » pour se former au numérique (Baromètre URPS AuRA 2023).
  • Multiplicité des outils et des référentiels : De nombreux logiciels n’ont pas la même logique ni les mêmes interfaces entre l’hôpital, la ville et les structures médico-sociales.
  • Inadéquation des modules génériques : Les offres nationales, bien que massives, ne répondent pas toujours aux besoins spécifiques des territoires et des professions para-médicales (kinésithérapeutes, orthophonistes, etc.).
  • Forte hétérogénéité des niveaux de pratique : D’un cabinet à l’autre, les usages vont du « tout-papier » à l’hyper-connecté… Les formations doivent donc pouvoir s’adapter à différents niveaux.
  • Décalage générationnel : Les jeunes soignants formés post-2020 sont souvent plus à l’aise, mais soulignent parfois le manque d’accompagnement de leurs collègues seniors, notamment sur la transmission des pratiques.

Des leviers pour une montée en compétence durable : quels ingrédients-clés ?

Plusieurs bonnes pratiques émergent sur le terrain, en Ardèche comme ailleurs :

  • Associer tous les acteurs : inclure dans la formation non seulement médecins mais aussi secrétariats, paramédicaux, intervenants sociaux, pour prendre en compte la réalité des circuits de l’information.
  • Valoriser les « formateurs relais » locaux : soignants ressource, animateurs e-santé en CPTS, référents numérique internes dans les établissements. Leur implication rend les parcours plus concrets.
  • Miser sur la répétition et la consolidation : des séances régulières, même courtes, valent mieux qu’un format « marathon » único-pulsé qui s’oublie rapidement.
  • Prévoir un accompagnement après l’effort : une hotline, des tutoriels adaptés à l’environnement logiciel local, voire des binômes d’entraide évitent bien des retours en arrière.
  • Évaluer finement les besoins du terrain avant de dérouler les modules : un diagnostic d’usage préalable rend la traduction concrète du contenu de formation plus performante.

Les initiatives émergentes, comme l’expérimentation menée en 2023 par la CPTS du Rhône Sud, proposant à chaque nouveau professionnel un tutorat numérique de six semaines post-installation, affichent un taux de satisfaction de 89 % et un maintien dans l’usage du DMP doublé par rapport à la moyenne régionale (source : ARS AuRA).

Et demain ? Vers un « socle commun numérique » pour tous les professionnels de santé ?

Le chantier reste immense. En 2024, l’idée d’un « socle numérique en santé » obligatoire pour tous s’impose peu à peu dans les débats institutionnels. L’enjeu : ne pas laisser certains pans du territoire ou certaines professions à la marge du virage numérique. C’est aussi une piste prioritaire du Conseil National du Numérique en Santé (CNNS), qui évoque notamment :

  • L’intégration systématique d’une brique « numérique » dans toutes les formations initiales en santé ;
  • Des journées de formation obligatoires au lancement de tout nouveau logiciel d’envergure nationale ;
  • La création de « Campus Numérique de Territoire » en partenariat avec les ARS et réseaux locaux, pour un accompagnement de proximité, polyvalent et centré sur la problématique du terrain. 

Accompagner la montée en compétences numériques, c’est surtout permettre à tous les professionnels, quels que soient leur âge, leur lieu d’exercice ou leur spécialité, d’être des acteurs sereins des mutations en cours. Favoriser la qualité du soin passe désormais, et indissociablement, par la qualité du numérique quotidien.

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