Numérique en santé : Vers une équité encore à construire ?

Le virage numérique, moteur d’innovation… et de nouvelles inégalités

L’accès aux services de santé s’est profondément transformé avec l’essor du numérique. Dossier médical partagé, téléconsultations, plateformes de prise de rendez-vous : la promesse d’une médecine plus accessible, coordonnée et personnalisée est bien réelle. Mais, sur le terrain, notamment dans les zones rurales ou auprès des publics fragiles, de nouveaux écarts apparaissent. Derrière l’engouement pour l’innovation, c’est la question du droit de chacun à pouvoir bénéficier pleinement de ces évolutions qui se pose. Quels sont les obstacles concrets ? Quelles pistes sont déjà expérimentées pour y répondre ?

Les fractures numériques en santé : état des lieux

  • L’accès aux équipements et à la connexion Internet Selon l’Insee (2023), 93% des ménages en France sont équipés d’Internet, mais seulement 79% en zones rurales. Près d’1 foyer sur 5 n’a qu’un accès très limité ou aucune connexion fiable en Ardèche méridionale, ce qui entrave gravement l’usage des services de santé numériques – de la téléconsultation au suivi d’une ordonnance dématérialisée.
  • La maîtrise des outils et la littératie numérique L’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT) estime que 13 millions de personnes en France, soit près d’1 adulte sur 5, sont en difficulté avec le numérique. L’âge, le niveau d’études, la précarité, mais aussi des situations de handicap, amplifient cette “illectronisme”. Dans le domaine de la santé, c’est un frein majeur à l’autonomie et à la prévention.
  • Barrière linguistique et culturelle Les outils numériques, les sites officiels et les applications sont souvent peu adaptés aux personnes ne maîtrisant pas bien la langue française, ou aux personnes éloignées des codes administratifs. Ce défi se ressent particulièrement dans les territoires d’accueil de migrants, de saisonniers, ou auprès de publics en situation d’illettrisme.
  • La question de la confiance et de la sécurité La crainte de la fuite des données, du piratage ou de l’usurpation d’identité freine l’adhésion aux solutions numériques de santé. Selon Santé Publique France, 48% des Français interrogés déclarent avoir “peur de transmettre leurs données médicales en ligne” (baromètre 2022).

Des conséquences concrètes sur les parcours de soins

L’équité d’accès au numérique en santé n’est pas qu’une question technique. Elle a des répercussions directes sur la prise en charge et l’accompagnement des patients. Illustrations concrètes :

  • Retard de soins : des patients ne parviennent pas à prendre rendez-vous auprès de spécialistes, faute de pouvoir utiliser les plateformes en ligne, alors que certaines structures ont basculé dans le “tout numérique”.
  • Renoncement aux droits : le recours à l’e-administration pour commander une carte Vitale ou activer le Dossier Médical Partagé (DMP) exclut de fait une partie des bénéficiaires, souvent les plus vulnérables.
  • Pertes de chance en prévention : impossibilité d’accéder aux campagnes de dépistage (dépistage cancer du sein ou colorectal) ou à la vaccination quand les convocations, relances ou résultats sont envoyés par SMS ou via une interface web.

Les initiatives pour favoriser l’inclusion numérique en santé

Face à ces constats, des territoires, des acteurs de la santé et du social multiplient les actions concrètes. Parmi elles :

  • Médiation numérique : “aller vers”, formation et accompagnement personnalisé Les “Médiateurs Numériques en Santé”, présents au sein des maisons France Services, des centres sociaux ou même à l’hôpital, accompagnent individuellement les usagers : création d’un compte Ameli, utilisation du DMP, démarches administratives en ligne. En 2023, plus de 4500 médiateurs numériques ont été déployés sur le territoire national (ANCT).
  • Espaces d’auto-soins et cabines de téléconsultation Certaines communes testent la mise à disposition de cabines ou d’espaces connectés en pharmacie ou en mairie. En Ardèche, l’expérimentation menée à Vallon-Pont-d’Arc a permis de réduire les non-recours à la téléconsultation pour les personnes n’ayant pas Internet chez elles.
  • Formation des professionnels : prescripteurs d’outils numériques Les médecins, pharmaciens, infirmier(e)s, formés à la prescription et à l’accompagnement des outils numériques, peuvent orienter et rassurer leurs patients. Le CHU de Grenoble, par exemple, a créé un “carnet de référencement” des applis fiables à recommander.
  • Initiatives locales de “santé mobile” Certaines équipes mobiles en santé publique ou de PMI font du porte-à-porte pour aider à la prise en main de tablettes ou smartphones financés dans le cadre de plans de lutte contre la fracture numérique (voir la stratégie numérique “Santé” déclinée par le Conseil Départemental de la Drôme).

Des enjeux transversaux à ne pas négliger

Penser accessibilité au-delà de la technique

  • Adaptation aux handicaps sensoriels et cognitifs : Trop d’applications et sites ne sont toujours pas pensés pour les malvoyants, malentendants, ou les personnes avec troubles DYS. Malgré la loi sur l’accessibilité numérique (Loi “République Numérique”, 2016), moins de 40% des sites santé respectent les normes d’accessibilité RGAA selon l’Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d’Information (ANSSI, 2023).
  • Solutions multilingues et visuelles : L’ajout de langues, de pictogrammes, de vidéos sous-titrées est encore trop rare, alors que ces adaptations permettent l’inclusion de publics variés. Les plateformes anglo-saxonnes (NHS Digital, NHS Angleterre) proposent depuis longtemps des checklists et guides multilingues, alors que l’offre française progresse lentement.

Mieux articuler santé publique et numérique

  • Intégrer la dimension numérique dès la conception des politiques territoriales de santé, et pas a posteriori, pour anticiper les besoins réels et ne pas rajouter une “couche” d’inégalités.
  • Renforcer les “relais de proximité”. Les associations, collectivités et établissements sont souvent les plus pertinents pour repérer les situations de non-recours, et accompagner l’autonomisation progressive.
  • Systématiser l’évaluation et le retour d’expérience : trop d’innovations numériques restent à l’état de “solutions gadgets” et ne répondent pas à l’enjeu de la pérennité ou de l’appropriation réelle par les habitants.

Perspectives et leviers concrets face aux défis persistants

  • Pérenniser le financement de la médiation numérique : l’appel à projets “Aidants Connect” et son extension au secteur santé est un dispositif prometteur, mais ses financements sont encore ponctuels, et sa généralisation reste à confirmer (Banque des Territoires, 2023).
  • Développer la co-construction avec les usagers : impliquer les usagers dans la création ou l’adaptation des outils numériques garantit une meilleure ergonomie, une utilité réelle et une adoption plus rapide. C’est ce que prouve la démarche “Living Lab” portée par la FHF avec des personnes âgées en Ehpad.
  • Veiller à la neutralité et à la simplicité des outils : l’exigence de carte bancaire ou de numéro de mobile chez certains acteurs privés (prise de RV en ligne, télé-suivi…) crée de nouvelles exclusions. Les plateformes publiques comme Santé.fr ou Ameli doivent rester “low tech friendly”.
  • Former massivement et dès le plus jeune âge : intégrer dans les parcours scolaires ou de formation des modules sur la maîtrise du numérique santé, comme l’a expérimenté le département de la Haute-Garonne avec les collégiens.
  • Défendre la sobriété numérique : penser des solutions numériques économes en ressources et en données, pour qu’elles restent accessibles sur du matériel ancien, avec de faibles débits, et limitent l’empreinte environnementale globale.

Vers une santé numérique réellement inclusive ?

L’objectif d’équité numérique en santé ne se résume pas à la création de nouveaux outils ou à la multiplication des budgets. Il impose de partir des besoins réels, des usages concrets et des situations de vulnérabilité existantes dans chaque territoire – qu’ils soient urbains, ruraux, montagnards ou insulaires. Le défi est bien de penser le numérique comme un levier, et non comme une barrière supplémentaire. C’est en croisant les initiatives de terrain, l’appui des médiateurs et la prise en compte des retours d’expérience que pourra se construire une santé numérique accessible à tous.

Pour aller plus loin : - Insee, Baromètre du numérique 2023 - ANCT, Observatoire des inégalités numériques - Santé Publique France, Baromètre e-santé 2022 - Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) - Fédération Hospitalière de France, Projets Living Lab

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